Petite histoire des arpents roses

Claude est décédé en 2002, mais Céline a conservé la ferme tout en poursuivant un travail de professionnelle dans le domaine de la santé publique. Récemment retraitée de cet emploi, elle habite toujours la veille maison blanche et rose dans laquelle sont nés leurs deux autres enfants. Elle contribue maintenant au projet agricole de son fils Ludovic.

Pourquoi les Arpents roses ?

Les Arpents roses. Un drôle de nom pour une ferme. De temps en temps, on nous demande d’où ça vient… Alors une fois pour toutes, voici une explication. Ou plutôt, la petite histoire de plusieurs explications tricotées ensemble.
Ça remonte maintenant à 31 ans. À ce moment, mon mari Claude et moi, on est venus s’installer sur cette belle terre marginale de Lanaudière. On venait de la ville, de Montréal, mais on avait quand même eu une autre terre avant. C’était en Beauce. Pendant cinq ans, on avait appris là les bases de la vie rurale et agricole.

Notre premier fils y était né. Mais on avait connu quelques difficultés dans nos projets d’agriculture biologique diversifiée à petite échelle. Également, j’avais été sérieusement malade avant de décider de retourner aux études. Puis on avait décidé de vendre, de chercher une autre terre plus près de la ville. De repartir à zéro, de mettre toutes les chances de notre côté. On voulait essayer d’oublier les périodes dures et grises qu’on avait connues. On aspirait à une vie un peu plus rose.

Quand on est arrivés dans le rang Saint-Albert de Sainte-Mélanie, notre voisin Julien nous a beaucoup aidés. Il n’était avare ni de ses conseils, ni de ses coups de main au besoin. C’était lui qui prenait soin de cette ferme depuis un bout de temps déjà. À la rigolade, il s’est mis à appeler Claude « Monsieur Douglas », du nom du personnage principal de la célèbre série télévisée Les Arpents verts.

On avait aussi ramené de la Beauce notre bonne vieille cuisinière à bois Bélanger qui était de couleur rose saumon. De fil en aiguille, j’avais entrepris de mettre du rose saumon sur les murs de ma cuisine, puis du rose tout court sur les fenêtres et les portes de la maison, des bâtiments. Couleur spéciale, marginalisée, mal jugée… Une manière d’afficher une différence choisie et assumée. De piquer la curiosité, de provoquer même. On n’était pas des hippies, mais on tenait à aborder et comprendre le monde autrement. Faire une agriculture respectueuse de la nature, s’adressant directement à des humains mangeurs près de nous.

Le nom des Arpents roses s’est imposé de lui-même. Pour moi, ça a été plus un projet de vie qu’un projet d’entreprise. Personne ne porte des lunettes roses chez nous, s’imaginant que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il s’agit plus d’annoncer une intention de contribuer à ce monde meilleur. Et on espère le faire en produisant bien de bons aliments et en prenant soin particulièrement d’un petit morceau de ce monde. Je suis heureuse de trouver, parmi mes enfants, une belle relève dans ce projet. Il s’enrichit maintenant de ces propres couleurs.

Céline, matriarche de tribu, gardienne d’un territoire